Biennale d’Art de Lyon : lever de rideau sur l’édition 2019 « Là où les eaux se mêlent »

Biennale d’Art de Lyon : lever de rideau sur l’édition 2019 « Là où les eaux se mêlent »

Photo à la une © Stéphane Rambaud

Médiateur culturel pour Veduta / Biennale d’Art de Lyon, notre rédacteur Nicolas Coutable offre une large vision de ce nouvel événement international après les premières révélations de la conférence de presse, ce jeudi 18 avril, qui s’est déroulée au Palais de Tokyo à Paris.

Chaque année dite impaire, l’arrivée de l’automne rime à Lyon avec art contemporain ; c’est le propre de cette biennale créée en 1991 – malgré une entorse à la règle en 2000. Cette 15e édition apparaît pourtant comme une révolution propice à bouleverser ses propres codes, tout en respectant les tendances actuelles, mais aussi en réévaluant ses ambitions. Du 18 septembre 2019 au 5 janvier 2020, ce sont plus d’une cinquantaine d’artistes qui occuperont le territoire et notamment les 29.000 m² des usines Fagor ; un site récemment défriché par l’emblématique festival Nuits Sonores et qui semble s’inscrire durablement dans le « paysage » culturel lyonnais, tel un écho au projet artistique de ce nouvel événement international.

Après le commissariat d’Emma Lavigne en 2017, le choix s’est porté sur l’équipe curatoriale du Palais de Tokyo

2013, Entre-temps… Brusquement, et Ensuite ; 2015, La Vie Moderne ; 2017, Mondes Flottants ; un thème après l’autre, les accrochages se sont succédés et les artistes se sont enchaînés en s’appropriant les espaces, du MacLYON à la Sucrière. Quant aux chiffres, ceux des bilans attendus durant les années paires, ils affirment toujours un peu plus l’évidence : la Biennale d’Art Contemporain de Lyon s’est imposée comme l’un des rendez-vous majeurs du genre en France et en Europe – avec un record de 260.000 visiteurs en 2017 pour la seule exposition internationale, contre 210.000 en 2015. Or pour une 15e, l’heure ne pouvait être à l’essoufflement ; cela devait passer par un renouvellement, des concepts, du fond et de la forme entre autres. Au-delà de la nomination d’Isabelle Bertolotti à la Direction Artistique, en parallèle de la Direction du Mac, la « dimension nouvelle » souhaitée par l’organisation s’affiche dès le premier regard posé sur le commissariat de l’exposition : après Emma Lavigne et Ralph Rugoff avant elle, place à une équipe de curateurs, cette fois venue du Palais de Tokyo de Paris pour relever ce défi.

Au nombre de sept, « ces commissaires ont été sollicités pour leur capacité à mettre en œuvre une énergie et des ressources multiples, un regard ouvert sur la création en train de se faire et une sensibilité particulière aux problématiques contemporaines qui traversent notre société. Résultat de leurs pérégrinations et de leur confrontation aux Usines Fagor, ils ont choisi de constituer un « paysage » dans lequel le visiteur sera amené à se déplacer, à découvrir, à observer, à entendre, à interagir, à sentir et à vivre une expérience, avec des artistes qui interviennent dans un spectre allant du microbiome à la biosphère. Ensemble, ils ont imaginé cette Biennale comme un parcours physique, visuel ou encore spirituel, auquel le visiteur est amené à prendre part », commente la Directrice artistique.

Adélaïde Blanc, Daria de Beauvais, Yoann Gourmel, Matthieu Lelièvre, Vittoria Matarrese, Claire Moulène et Hugo Vitrani ont ainsi parcouru le monde « avec l’idée de favoriser les projets inédits », créant une sélection de plus de 50 artistes invités qui se décline en respectant une stricte parité, une majorité ayant entre 30 et 40 ans, pour un total de 19 français et 34 internationaux – dont principalement des Européens. Ces artistes ont le point commun d’être programmés sur cette biennale avec l’objectif de créer ou de recomposer leurs œuvres In Situ, faisant corps et s’adaptant aux riches espaces des halles désertées des anciennes usines Fagor, situées au cœur du quartier Gerland. Un point d’ancrage, pour un dialogue entre artistes et société, où coïncident « l’ancien monde industriel et les promesses d’un avenir incertain », faisant de ce site « le théâtre d’un système d’échanges politiques, poétiques, esthétiques et écologiques », résument les commissaires.

Probablement est-ce dans ces mondes qui se croisent, s’associent, s’analysent et se répondent, qu’il faut comprendre le choix du titre de la Biennale d’Art 2019 : « Là où les Eaux se Mêlent ». Empruntée à un poème de Raymond Carver, la citation évoque aisément ces fluides et ces flux inaltérables d’une société mondialisée, celle-là même construite à partir des mouvements, humains, de marchandises… Les interactions physiques et virtuelles qui développent ou détruisent des territoires donnés, par la force des modèles économiques. Une connexion finalement évidente avec l’identité même de la friche Fagor, sa fermeture en 2015 et les 382 licenciements provoqués par des années de rachats et de délocalisations, par Brandt et Cenntro Motors en passant par la SITL, la Société d’Innovation Technologique de Lyon (anciennement la CIAPEM).

Découvrir : « Défrichage Photographique – Fagor Brandt », exposition Extra ! Festival Nuits Sonores 2017, Mairie de Lyon 7e / © Nicolas Coutable

À Fagor, la Biennale tient compte du contexte socio-économique dans lequel elle s’inscrit

Les œuvres seront ainsi composées en symbiose avec le territoire de production, répondant aux logiques contemporaines des circuits courts par le biais de multiples collaborations entre les artistes et les entreprises lyonnaises et de la région Auvergne-Rhône-Alpes : « Ces partenariats entre les artistes et le bassin technique, industriel, intellectuel et associatif local, proposent un modèle de production des œuvres d’une ampleur inédite, inscrit dans le territoire conçu comme une matière dynamique, en permanente évolution […] en tenant compte du contexte socio-économique dans lequel elle (ndlr : la biennale) s’inscrit », déclare l’équipe curatoriale. Car Là où les Eaux se Mêlent n’oublie pas d’évoquer la géographie particulière de la ville fluviale qu’est Lyon, la Biennale d’Art insiste sur la jonction des paysages ; ses artistes investiront le sol et les sous-sols (Sam Keogh, Minouk Lim, Ashley Hans Scheirl et Jakob Lena Knebl), ses hauteurs et ses murs (Stéphane Calais, Dale Harding et Stephen Powers), de leurs œuvres monumentales et en volume, créant dans l’espace d’exposition – souhaité sans mur préfabriqué – un paysage de formes et de lignes qui se transformeront selon les perspectives. L’image d’un vaste « système » est liée à celle de la multiplicité des paysages concernés : qu’ils soient économiques, politiques ou cosmogoniques, le terme devient une manière d’évoquer n’importe quelle sphère spécifique au monde social de l’humain, jusqu’à la propre place de celui-ci dans l’univers.

BIANCA BONDI

Alors que le tribunal administratif de Lyon vient d’annuler le plan de prévention des risques technologiques de la « vallée de la chimie », obligeant le préfet à approuver un nouveau plan de prévention avant 2021, la proximité de ce territoire – classé « Seveso 2 » – avec le 7e arrondissement lyonnais a notamment inspiré des artistes comme Isabelle Andriessen et Bianca Bondi. Cette dernière, née en 1986 à Johannesburg (Afrique du Sud), est une artiste alchimiste qui conçoit des écosystèmes en perpétuelle mutation. Exploitant aussi bien « les pouvoirs de la Lune » que les propriétés chimiques des éléments, elle concevra pour la biennale un univers domestique cristallisé sous un manteau de sel, comme un clin d’œil à la production d’électroménager des usines Fagor.

« Si les artistes embrassent des problématiques contemporaines liées à ces transformations sociétales, c’est aussi l’expérience politique d’un mélange de temporalités et de géographies qui se dessine dans le parcours de manière transversale, ajoute l’équipe du Palais de Tokyo. Ainsi en est-il des machines robotisées de Fernando Palma Rodriguez, inspirées par la mythologie préhispanique, ou encore des centaures imaginés par Nico Vascellari, se livrant à une lutte de suprématie dans la jungle du marché automobile ».

Dans son œuvre, Megan Rooney convoque une série de personnages récurrents qui se dilatent et se contractent à travers des incarnations vouées à disparaître. L’artiste canadienne qui vit et travaille à Londres, passera de l’insouciance à l’inquiétude en composant dans l’espace d’exposition un voyage coloré, étiré, fait de différentes strates de destructions, de ratures, d’effacements et de vies antérieures, jouant des rails de transport de l’usine maintenus en état pour l’installation. L’œuvre prendra vie dans ce paysage en écho à celle de Yu-Cheng Chou, qui explorera la monétisation du temps et la place de l’humain dans la chaîne de services. Le travail en tant que moteur de production fait face à des mutations que l’on retrouvera enfin dans la réflexion de la Française Marie Reinert, par le biais d’une enquête à la rencontre des entreprises et des industries de la région et s’intéressant plus précisément sur la traduction du vécu par l’ouvrier. L’artiste produit une œuvre analytique qui explore la façon dont le corps et l’individu évoluent ou sont conditionnés par leur environnement, qu’il s’agisse de la ville, de l’espace public ou du monde de l’entreprise, de l’industrie.

MARIE REINERT (Gauche) et MEGAN ROONEY (Droite)

Les artistes « Veduta » conçoivent leurs actions avec les habitants des quartiers « politiques de la ville »

En phase avec son projet artistique, la Biennale d’Art de Lyon s’ouvre également sur le paysage urbain via les actions artistiques de Veduta ; une connexion entre 12 territoires de la métropole et de la région, qui favorise le contact direct des artistes avec les habitants, intégrant l’art dans la ville et dans la vie quotidienne de chacun. Cet espace expérimental, sans mur, a été intégré à l’événement à partir de 2007. Depuis, chaque édition permet à l’équipe de Veduta d’entretenir une relation privilégiée avec les acteurs culturels de ces territoires afin de stimuler le tissu social par l’art. Pour cette 15e édition, l’équipe curatoriale a joué un rôle important dans la sélection des artistes résidents, qui travaillent d’ores et déjà à la création de leur projet au côté des médiateurs, respectant la volonté de concevoir ces actions à partir des quartiers dits Politiques de la Ville.

Le Colombien Felipe Arturo présentera Pensées de Caféine dès cet été et durant l’automne à Rilleux-la-Pape : un voyage à travers toute la chaîne de production du café, depuis la culture de la plante jusqu’à sa consommation, pensé et construit avec les habitants du quartier de La Velette et les élèves menuisiers et ébénistes du Lycée Professionnel Georges Lamarque. À Givors, la jeune artiste française Josèfa Ntjam imaginera avec les habitants d’autres mondes possibles à travers des objets, lectures et performances, rassemblant des histoires fictionnelles pour son projet Paysages Effervescents. Ses productions constituent un récit dont chaque pièce, installation, vidéo ou photomontage sont des indices sensibles sur le monde qui l’entoure. Le photographe lyonnais Karim Kal est quant à lui artiste résident à Meyzieu et Bourgoin-Jallieu, dans le cadre de cette biennale. Son travail, qui croise ces dix dernières années le reportage à la recherche urbaine et sociale, architecturale, est notamment porté par la collaboration de Veduta avec la Direction des Affaires Culturelles de la Ville de Meyzieu. L’exposition L’Issue sera présentée en octobre, à la Médiathèque municipale et dans l’espace public, après plusieurs mois de travaux et d’échanges à la fois avec les habitants du quartier du Mathiolan et les jeunes de l’Établissement Pénitentiaire pour Mineurs. Lors de cette double résidence, Karim Kal explorera des lieux de vie(s) en proposant aux volontaires de lui donner accès à leur point de vue sur le monde.

Images d’Alger, 2002, Karim Kal / Collection Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigration, Paris

Au-delà des actions de Veduta qui s’étendront à Vaulx-en-Velin, Bron, le Grand Parc Miribel Jonage, le quartier Langlet-Santy de Lyon 8e, Chassieu, Francheville et le 7e arrondissement de Lyon, la Biennale d’Art prend vie sur le territoire par le biais de multiples dispositifs, telles les flâneries avec le projet transversal de Lionel Estève, ou encore les expositions associées. Cette année encore, le MacLYON accueillera un accrochage, tout comme la Fondation Bullukian Place Bellecour, le Centre d’Art Contemporain Le Creux de l’Enfer à Thiers, le Couvent de la Tourette à Eveux, ou encore le Musée des Beaux Arts de Lyon.
         
  « Là où les Eaux se Mêlent est ainsi une exposition imaginée comme un paysage plissé où chaque vague et chaque crête, chaque sommet et chaque creux, chaque bifurcation, chaque variation en somme, ouvre sur de nouvelles perspectives et mises en relation. Vue du ciel, cette carte-là ressemble à n’importe quel atlas. À hauteur d’yeux, elle prend au contraire du relief et rend lisible au sens propre comme au figuré cette double réalité que recouvre le paysage, compris à la fois comme une transformation matérielle de l’environnement et sa représentation culturelle. Une image que l’on embrasse et un milieu au sein duquel le vivant et le non-vivant, l’humain et le non-humain interagissent. Une projection mentale et un système de relations en mouvement constant. Une émotion où l’intérieur et l’extérieur se rejoignent comme les affluents d’un fleuve », conclut l’équipe curatoriale de cette 15è Biennale d’Art Contemporain de Lyon.

Gaëlle Choisne
Jenny Feal
Petrit Halilaj
Sam Keogh

Sélection des artistes : REBECCA ACKROYD, ISABELLE ANDRIESSEN, JEAN-MARIE APPRIOU, FELIPE ARTURO Veduta, BIANCA BONDI, MALIN BÜLOW, BUREAU DES PLEURS, STÉPHANE CALAIS, NINA CHANEL ABNEY, GAËLLE CHOISNE, YU-CHENG CHOU, MORGAN COURTOIS, DANIEL DEWAR & GREGORY GICQUEL, KHALIL EL GHRIB, ESCIF Veduta, JENNY FEAL, THOMAS FEUERSTEIN, JULIETA GARCÍA VAZQUEZ, & JAVIER VILLA DE VILLAFAÑE Veduta, PETRIT HALILAJ, DALE HARDING, HOLLY HENDRY, KARIM KAL Veduta, BRONWYN KATZ, SAM KEOGH, LEE KIT, EVA L’HOEST, MIRE LEE, YONA LEE, RENÉE LEVI, MINOUK LIM, LYL RADIO, TAUS MAKHACHEVA, LÉONARD MARTIN, GUSTAV METZGER, NICOLAS MOMEIN Veduta, SHANA MOULTON, SIMPHIWE NDZUBE, JOSÈFA NTJAM Veduta, FERNANDO PALMA RODRIGUEZ, LE PEUPLE QUI MANQUE, THAO-NGUYEN PHAN, ABRAHAM POINCHEVAL, STEPHEN POWERS, PHILIPPE QUESNE, MARIE REINERT, MEGAN ROONEY, PAMELA ROSENKRANZ, ASHLEY HANS SCHEIRL, & JAKOBLENA KNEBL, AGUIRRE SCHWARZ, STÉPHANE THIDET, NICO VASCELLARI, TREVOR YEUNG, PANNAPHAN YODMANEE, VICTOR YUDAEV, MENGHZI ZHENG.

Programme complet sur
www.biennaledelyon.com

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Photographe autodidacte et médiateur culturel de formation, Nicolas est originaire du nord de la France où il a travaillé pour le Frac régional, après des expositions des Reporters sans Frontières et de la Fondation Pinault. En 2017 il découvre Lyon en réalisant une série photographique sur la friche Fagor-Brandt, qu'il exposera à la Mairie du 7e dans le cadre des Nuits Sonores. Amoureux de la vie culturelle lyonnaise, il montrera ensuite son travail à la Taverne Gutenberg puis à l'Urban Art Jungle Festival de Superposition en février 2018. www.nicolascoutable.com