Billet d’humeur : l’art contemporain doit mourir

Billet d’humeur : l’art contemporain doit mourir

L’art contemporain doit mourir. Ou l’Art Conceptuel, soit ce que les français appellent faussement l’Art Contemporain – et ses détracteurs l’AC – là où les anglophones résument encore l’art contemporain à la période présente, plutôt qu’en un véritable courant artistique. Un art qui s’est accaparé tout l’intérêt des investissements dont dépendent les artistes, installant une compétition outrageuse et contre-productive, dans le seul but d’exister dans une masse de productions similaires qui s’attirent les faveurs des collectionneurs et politiques publiques.


Une œuvre « facile à reproduire chez soi » : « Et s’ils avaient raison ? ».

©️ Sandra Cunningham
©️ Sandra Cunningham

Les anglais ont toujours été plus fin que nous pour nommer les choses de l’art. Pour rappel, la Nature Morte – qui fut un art contemporain – se nomme Still Life dans la langue de Shakespeare. Une opposition des idées, entre une vision française d’un état « arrêté », mort, et le terme anglais à traduire « la vie silencieuse », en mouvement : une perpétuelle évolution… Qu’un scientifique irait valider de la citation « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » d’Antoine Laurent de Lavoisier. Ainsi je l’affirme : « l’art contemporain doit se transformer ». Alors, je n’ai pas peur aujourd’hui de cracher dans la soupe. Celle qui m’aura abreuvé cinq années durant. Car ce débat nous concerne tous. Il concerne tout un pan de notre culture ; de l’art qui par la force du temps deviendra héritage ; de cet héritage voué à devenir patrimoine. Quel médiateur d’Art Conceptuel n’a jamais fait face à quelques remarques pour signifier la médiocrité d’une œuvre « facile à reproduire chez soi », « achetée avec l’argent de nos impôts » ? Pendant près de quatre années au Fond Régional d’Art Contemporain du Nord Pas-de-Calais, j’ai appliqué à la lettre les usages du métier en expliquant l’Histoire du conceptuel, telle qu’elle m’avait été enseignée ; le message de l’artiste, tout en justifiant sa créativité par son cursus… Qui oserait sérieusement remettre en cause le vainqueur d’une biennale d’art à New York, Venise ou Londres ? Qui pour s’affirmer meilleur artiste qu’une ou un diplômé d’une École Supérieure d’Art de Bruxelles ou Paris ? Nous étions sur un territoire industriel où règne le chômage, ainsi qu’un profond désintérêt pour les musées qui montrent les artistes de notre époque, nous devions donc les éduquer : les convertir. Ce, sans jamais se remettre en question : « Et s’ils avaient raison ? ».

 

Il n’est pas rare de voir des œuvres d’Art Conceptuel exposées dans les couloirs des bâtiments de la CIA.

Au fil des années, ma foi pour l’Art Conceptuel s’estompait. Je ne croyais plus en ces œuvres, ni en leur esthétique, ni en leur utilité culturelle. À chaque visite guidée je réalisais mentir au public, car je mentais à moi-même. Lorsque l’on arrive à ce stade, de ce que j’appelle non sans une touche de théâtralisation « l’éveil », il est important de se pencher sur l’autre Histoire de l’Art. Celle qui permet de comprendre le marché actuel. Une histoire que je laisse commencer dès 1917 avec l’urinoir de Marcel Duchamp, véritable Boîte de Pandore venue diffuser l’idée d’un Art Contemporain à travers le Ready-Made, tandis que Duchamp désirait alerter sur le dangereux virage que risquait de prendre l’art après l’apparition de la photographie. Le premier lanceur d’alerte du vingtième siècle fut ironiquement prit à la lettre. La suite se passe durant la Seconde Guerre Mondiale…

©️ Marcel Duchamp

Leo Castelli a fuit le conflit pour rejoindre les États-Unis d’Amérique. Polyglotte, il a travaillé pour l’OSS comme traducteur avant de démissionner à la fin de la guerre, pour se consacrer à sa passion pour l’art. Dans le même temps, l’OSS devint la CIA, dont le principal budget fut rapidement dédié à la culture – il n’est pas rare de voir des œuvres d’Art Conceptuel exposées dans les couloirs des bâtiments de la Central Intelligence Agency. « Parce qu’aux yeux de la CIA, le mouvement artistique démontrait l’existence d’une créativité, d’une liberté qui n’avait pas d’équivalent en URSS » pouvions-nous lire en 2012 dans The Independant.

Siège de la CIA - ©️ Taryn Simon
Siège de la CIA – ©️ Taryn Simon

 

Le fait est que la CIA a en secret utilisé des fonds de différentes grandes fortunes, comme Nelson Rockfeller – dont la mère fut cofondatrice du MoMA à New York – pour monter de grandes expositions à l’image de « La Nouvelle Peinture Américaine » en 1959 à Paris, avec notamment Jackson Pollock. Une valse des investissements qui s’opérait dans le cadre du rayonnement culturel imposé par la Guerre Froide. Rapidement, les batailles politiques se traduisaient par des jeux économiques sur le terrain de l’art, devenu outil numéro un de propagande à travers le Soft Power. Leo Castelli fit ses armes comme galeriste et dénicheur de talents, pour être reconnu aujourd’hui comme le premier et plus influent marchand d’art du vingtième siècle. L’un des grands tournants fut alors 1964, peu de temps après que Charles de Gaulle reconnaisse la Chine de Mao : pour la première fois aucun français ne fut membre du jury de la biennale de Venise, venant consacrer l’artiste plasticien américain Robert Rauschenberg, faisant date dans l’Histoire comme le transfert du titre symbolique de Capitale Mondiale de l’Art de Paris vers New York. Précisons que l’œuvre de l’artiste fut ensuite acheminée vers les États-Unis dans un bateau de la Navy, la marine militaire américaine. Quant à Castelli, il ne manqua pas d’imposer une nouvelle forme de gestion des galeries d’art, fonctionnant par réseaux : elles exposaient presque simultanément et partout dans le monde un même artiste, pour feindre le succès international et faire monter les prix. C’est alors qu’officiellement, dans les années soixante-dix, après que le marchand devint central dans le marché de l’art à la place de l’artiste, que l’art Avant-Gardiste choisi de se nommer l’Art Contemporain. Un effet de communication des plus habiles motivé par l’envie d’édulcorer l’image marginal de ces artistes, néfaste pour le business. Deux autres dates sont alors d’importantes clés dans l’expansion du marché de l’art puis l’outrageuse domination de l’Art Conceptuel dans l’art contemporain : la chute du mur de Berlin et le nouvel ordre mondial en 1992, à traduire comme étant l’ouverture de nouveaux territoires au capitalisme et donc la monétisation puis la spéculation de l’art ; enfin l’an 2000, qui voit les mastodontes que sont Sotheby’s et Chriestie’s régler une amende de 512 millions de dollars, après que 120.000 de leurs clients les accusèrent d’entente illégale depuis… 1992. Un scandale réglé par chèque, qui leur vaut maintenant un partage sans grande concession du haut du panier du marché de l’art.

©️ Leo Castelli
©️ Leo Castelli

L’art contemporain est devenu un art divertissant pour les uns, symbole de richesse pour les autres.

Concrètement, au vingt-et-unième siècle, le marché expose un art des marchés. Je me permet ici une simple comparaison par retour d’expérience, pour éclairer mon propos. En 2013, avant d’atterrir au FRAC Nord Pas-de-Calais, j’ai travaillé pour le Depoland lorsque Dunkerque était Capitale Régionale de la Culture, aberration sortie de l’imaginaire sordide du marketing culturel, œuvrant pour les offices de tourisme et le développement territorial. À cette occasion, nous avons accueilli une première exposition intitulée L’Art à l’épreuve du Monde, avec notamment des œuvres de la collection François Pinault. Celle introductive, La Nona Ora de Mauricio Cattelan, est de ces créations symboliques de notre époque. Comme le dit Cattelan lui-même, il n’a pas d’atelier, uniquement un téléphone. L’artiste conceptuel a demandé à Daniel Druet, artisan du Musée Grévin, de lui réaliser une sculpture du Pape Jean Paul II – à l’époque toujours en vie – qu’il mit en scène frappé par un météore – qui est en réalité une roche volcanique. Passant sur toute la symbolique qui fait la richesse de cette œuvre qui, personnellement, me fascine au-delà de ces considérations « contemporaines » pour l’absence totale de travail manuel de la part de l’artiste, il est intéressant de savoir qu’exposée à l’origine en Italie, l’œuvre n’a pas spécialement déplacée les foules. La gloire fut assurée pour Cattelan lorsque son équipe eut la bonne idée d’exposer La Nona Ora en Pologne. Car le marché téléguide les actions des artistes, qui doivent nécessairement apparaître dans la presse… Quoi de mieux qu’un scandale ? L’Art Conceptuel, et je m’autorise à le dire, l’art contemporain, est devenu un art divertissant pour les uns, symbole de richesse pour les autres. Le problème étant qu’il a été entièrement vidé de sa substance, de son influence sur nos sociétés, faisant des jeunes artistes de potentiels entrepreneurs à succès, plutôt que des acteurs engagés et militants pour des causes concrètes. Car l’art s’est enfermé dans un système néfaste aux travers des foires et des musées, qui profite aux galeristes, parfois aux artistes les plus célèbres, et surtout à un système économique parfaitement bien entretenu.

La Nona Ora - ©️ Mauricio Cattelan
La Nona Ora – ©️ Mauricio Cattelan

 

Suivant cette première exposition, nous avons accueilli l’accrochage Révolutions Arabes : l’épreuve du temps des Reporters Sans Frontières. Loin des considérations du monde de l’art, Alain Mingam le commissaire de l’exposition et World Press pour un travail en Afghanistan, nous expliqua un fait sensiblement évocateur de la situation de l’art contemporain. Les photographies trop belles d’un conflit, d’une parfaite esthétique, aux cadrages impeccables, peuvent faire remporter des Prix internationaux mais nuisent à la diffusion d’un message. La raison étant assez simple : nous sommes par l’abondance d’images violentes dans les JT, au cinéma ou dans les jeux vidéos, conditionnés à banaliser ce genre d’images. Tout comme l’art contemporain n’est plus qu’un divertissement pour initiés, la photographie de presse peut subir ce paradoxe par le caractère édulcoré de la violence qu’elle retranscrit : ce qu’a illustré Andy Warhol avec ses sérigraphies Pop Art d’une chaise électrique… Présente dans la collection du FRAC Nord Pas-de-Calais. Car il est intéressant de voir de l’Art Conceptuel au Palais de Versailles, mais cette utilisation de biens publics ne sert en réalité que des investisseurs privés, alors des millions de visiteurs perdent ainsi, désinformé qu’ils sont, leur libre arbitre et subisse davantage une programmation contrôlée par un marché qui n’a besoin ni que les consciences évoluent, ni que les choses changent.

©️ Andy Warhol
©️ Andy Warhol

 

L’avenir de l’art contemporain semble prendre la direction d’un tout virtuel divertissant, motivé par les subventions thématisées.

Entre 2015 et 2018 je suis allé à la rencontre d’artistes en Argentine et au Nicaragua, qui créent par passion ou par révolte. Notre Art Conceptuel importe peu là-bas, il insupporte plus qu’il n’est admiré, n’en déplaisent aux Tate Modern, Centre Pompidou et autres MoMA. Cet Art Contemporain que l’on sacralise tant n’a qu’un pouvoir économique sans impact ni visibilité dans des continents comme l’Amérique du Sud, ou l’Afrique. Leurs plus grands musées tentent de moderniser cette image, mais l’unique motivation n’est-elle pas le marché, encore et toujours, là où d’immenses fortunes règnent avec parfois, d’ailleurs, la nécessité de blanchir de l’argent par l’art ? Tout comme en Chine, où de nombreux musées privés ont été construits et doivent maintenant être remplis… Il ne s’agit finalement pas de la terre promise, là où l’art ancestral chinois vaut toujours plus cher qu’un Picasso. Il est temps en France d’éveiller les consciences, de les informer sur ce qu’elles voient, la véritable Histoire de ces musées et de notre art. Que le public récupère son libre arbitre en s’intéressant aux lieux de création alternatifs qui proposent des actions artistiques, engagées et populaires. L’Art Contemporain s’est acheté ses lettres de noblesse, l’heure est maintenant à une révolution des pratiques culturelles et artistiques en faisant tomber ces cimetières des idées, que sont ces musées de verre et de bétons. Peu à peu les politiques font pression pour obtenir ville par ville des expositions aux milles lumières, numériques et interactives à l’image de l’exposition de la TeamLab à Paris – jugée il y a peu par des critiques d’art d’une émission de France Inter comme un art Instagram, qui crée avant-tout un lien entre le visiteur et son smartphone. L’avenir de l’art contemporain semble prendre la direction d’un tout virtuel divertissant, motivé par les subventions thématisées, dans un État libéral qui ne devrait pourtant pas avoir à influencer la créativité des artistes… Un système qui finalement a tout appris des investissements propagandistes de la CIA en pleine Guerre Froide.

Alors je vous le demande, très sincèrement : qu’est ce qui nous empêche à tous aujourd’hui d’enclencher cette évolution populaire ? Les Arts Urbains ont toujours eu cette unique vocation, avant d’être muselés par l’institutionnalisation. JR ne sera jamais pour moi un grand artiste tant que sa production ne soulèvera pas des rassemblements créatifs autonomes, à travers les rues. Si vous voulez que les choses changent, absolument rien vous empêche aujourd’hui, de Bordeaux à Lyon, de Lyon à Dunkerque, de Superposition à Fructôse, de la Taverne Gutenberg au Laboratoire Bx, d’exploiter légalement avec l’autorisation de propriétaires des espaces urbains, des murs, pour diffuser dans un mouvement de coopération artistique nationale des messages politiques et artistiques visibles aux yeux de tous, aux yeux du monde, à la moindre photographie diffusée sur Instagram ou lors d’un micro-trottoir d’un journal télévisé. L’avenir ne doit pas être cet art là, cet opium du peuple, divertissant et aux messages édulcorés, qui vient gonfler les ego de collectionneurs mécènes et spéculateurs. Car la réalité d’aujourd’hui, c’est un marché fluidifié par des collectionneurs qui ne s’intéressent plus à l’art, qui emploient des conseillers qui investissent sur les valeurs sûres ou les figures montantes – en sachant pertinemment que le marché crée ces figures –  quand certains composent des groupes d’acquéreurs pour proposer dix, vingt, cinquante millions d’euros d’achat à des galeries, qu’importe les noms des artistes – les caisses d’œuvres achetées ne seront peut-être jamais ouvertes avant revente. Certaines galeries tentent alors d’imposer des closes à la signature d’une vente, obligeant le collectionneur à revendre une œuvre à la galerie d’origine s’il désire s’en séparer, dans l’objectif de freiner la spéculation… Une pratique loin d’être populaire, pourtant il faut d’urgence des solutions, car on ne détruira pas le marché.

Aujourd’hui, l’avenir de l’art c’est vous, pas les chargés de projet individualistes surnommés « artistes » qui sortent des écoles d’art. Cela commence par aller à la rencontre de ces équipes et collectifs à travers la France, de leurs artistes émergents, d’apporter par votre présence une légitimité à leurs actions tout en boycottant les espaces d’art contemporain. L’art a été une arme américaine de propagande capitaliste, à vous de vous armer pour dessiner un autre monde. À l’image de cette exposition des Reporters Sans Frontières… Le mur le plus impressionnant était celui composé des photographies mal cadrées prises au téléphone portable par des gens comme vous et moi. Car la diffusion de l’image et les réseaux sociaux sont un outil majeur pour une production alternative qui fera évoluer les pratiques, nous sommes tous aujourd’hui des soldats avec une force de frappe politique sur les marchés de l’art et la production artistique nationale. À vous de savoir si vous désirez diffuser des images numériques d’un monde utopique, ou les messages d’un art engagé qui façonnera le monde de demain.

©️ TeamLab

 

 

 

 

Photo à la une : ©️ Anne et Patrick Poirier – « Centrées sur la mémoire et l’exploration futuriste, leurs œuvres et installations explorent la fragilité des civilisations et de la nature. »

Du même auteur : L’exposition estivale de la Base sous-marine de Bordeaux, Légendes Urbaines.

Photographe autodidacte et médiateur culturel de formation, Nicolas a son cœur à Dunkerque, la tête à Lyon et les pieds à Bordeaux. Originaire du nord de la France, il a travaillé pour le Frac après des expositions de RSF et de la Fondation Pinault. En 2017 il découvre Lyon en réalisant une série sur la friche Fagor-Brandt qu'il exposera à la Mairie du 7e dans le cadre des Nuits Sonores. Amoureux de la vie culturelle lyonnaise, il montrera ensuite son travail à la Taverne Gutenberg puis à l'Urban Art Jungle Festival de Superposition en février 2018. Aujourd'hui il poursuit son itinéraire photographique à travers l'Amérique du Sud, avec pour pied à terre, la Base sous-marine de Bordeaux.

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