Graffiti : l’urgence patrimoniale

Graffiti : l’urgence patrimoniale

29 novembre 2018 – une journée faisant date dans l’Histoire du Patrimoine Immatériel de l’Humanité et pourtant, l’information est passée comme une lettre à la poste, furtivement, sans prétendre alerter au-delà des concernés : l’UNESCO a inscrit le reggae jamaïcain sur la liste représentative du Patrimoine Culturel Immatériel. Pour l’occasion, un comité spécial s’est réuni à Port-Louis, sous le soleil de l’île Maurice et au coeur des eaux turquoises de l’océan Indien ; pour cause, le reggae n’était pas l’unique mouvement culturel à l’ordre du jour : l’annonce précise ainsi les inscriptions du chidaoba (forme ancestrale d’art martial en Géorgie), du hurling (jeu de terrain irlandais), ou encore de l’as-samer (art jordanien composé de danses et de chants).

Quid du graffiti et des arts urbains ? Une question qui peut paraître saugrenue au premier abord, ne serait-ce que par les populations concernées – on ne parle ni d’un art, ni d’une pratique culturelle qui seraient localisés ou menacés, a priori. Pourtant, cette question ne possède aucune réponse et c’est en cela que réside le problème, voir l’urgence : dans l’absence de discours, de point de vue, documentés et appuyés par des études débattues avec objectivité – comprendre, ne pas demander uniquement l’avis des graffeurs qui ont tendance à sacraliser leur acte, mais aussi celui des historiens et sociologues. Il semble primordial aujourd’hui de rappeler en quoi le graffiti est une discipline historique et intrinsèquement sociologique, afin de rendre à cet art sa valeur.

« Le mot « graffiti » apparaît pour la première fois au milieu du XIXe siècle »

Le fait est que le graffiti est au XXIe siècle un art contemporain et populaire dont l’histoire débute dans les années soixante, avec les premiers writers de New York et Philadelphie, jusqu’à envahir les rues et les métros parisiens. Une identité qui s’oppose parfois avec déni aux actuels muralistes, dont la pratique est légalisée, exposée et institutionnalisée. L’ironie étant qu’aucun apprentissage sérieux des racines originelles et communes à ces deux pratiques artistiques n’est assuré, défendu et transmis, alimentant de la sorte l’opposition tant par les désaccords quant aux termes à employer, que par la légitimité des uns ou des autres : « … c’est du Street Art, pas du graff… » ; « … les vrais volent leurs bombes… » – Bref.

Avant d’être une esthétique, une modernité visuelle et urbaine, le graffiti est une pratique historique ; ses connaissances semblent malheureusement exclusives aux archéologues et historiens, aux scientifiques de l’Homme et de ses sociétés. En 1981, le n°23 de la Revue Archéologique de l’Oise publiait un dossier complet intitulé : « Un patrimoine culturel oublié : les graffiti » . Une époque qui semble fort lointaine, où nous écrivions encore « un graffito », « des graffiti ».

ANCEL Cavalier du Régiment/de Royal Lorraine Cavalerie.
Troizième/Régiment de France. Pour avoir foutu/in misérable coup on la foutu à
son tour/en prison. Le 26 juin 1762. Salle au 2e étage. Beffroi de rue (Somme).

Sans se lancer dans le banal argumentaire « les peintures rupestres c’était du graff », rappelant par ailleurs que déjà en 1981 « des émissions de radio et de télévision ont rendu compte de cette forme d’art, populaire par excellence », Serge Ramond s’emploie à documenter et analyser les graffitis présents sur les murs des églises et châteaux français, datés entre les XVe et XVIIIe siècles ; des peintures et gravures qui sont de véritables miroirs des préoccupations quotidiennes, du niveau de la langue et, finalement, de ce qu’était la société.

Parlant d’Histoire et de Société, Chorong Yang, enseignant à l’Université Chosun en Corée du Sud et l’un des rares doctorants à s’être penché sur la question, écrivait en 2014 : « Le mot « graffiti » apparaît pour la première fois au milieu du XIXe siècle, un siècle après la découverte des fresques de Pompéi. Le graffiti est alors le nom générique donné aux dessins ou inscriptions calligraphiées, peintes ou tracées de diverses manières sur un support qui n’est pas prévu pour cela. […] Historiquement, le graffiti était souvent associé à la politique et constituait un moyen populaire de s’adresser à l’autorité. » ² Le graffiti, un art engagé et militant : une définition aussi moderne qu’historique.

Le 29 novembre 2018, le moindre article ayant relayé le communiqué de presse adressé par l’UNESCO écrivait que l’organisme, par sa décision, souligne la contribution de la musique reggae à la prise de conscience internationale « sur les questions d’injustices, de résistance et d’humanité » – des mots qui trouvent une résonance en matière de graffiti. Cependant, au directeur de l’ICART et président d’Artistik Rezo, Nicolas Laugero Lasserre, de nuancer : « Il est encore difficile de comparer le reggae au graffiti contemporain : le premier a vécu toute son Histoire et avance sereinement dans sa pratique ; le second, nous sommes dans l’oeil du cyclone, au milieu du mouvement. Probablement le premier mouvement mondialisé à l’ère du numérique et des réseaux sociaux. Pour évoquer un patrimoine culturel de l’humanité en parlant du graffiti, il faut être le plus large possible ; englober pour fédérer. »  Fédérer le milieu des arts urbains dans les années à venir, pour le bien des pratiques : une tâche insurmontable sans des volontés, des initiatives et des actions concrètes, dès aujourd’hui.

L’UNESCO a le pouvoir de braquer les projecteurs sur toutes les formes de cultures

Le pouvoir de l’UNESCO n’est pas à prendre à la légère. Classer un pan de la culture immatérielle de l’humanité, c’est le préserver, mais aussi assurer sa diffusion et sa transmission aux nouvelles générations.
Très concrètement, en septembre 2017 et dans le cadre du projet Fluxus Organico³, j’ai eu l’occasion de visiter San Basilio de Palenque, en Colombie. En 2005, ce « petit coin d’Afrique en Amérique », comme le surnomment ses habitants, a été proclamé chef-d’oeuvre du Patrimoine Oral et Immatériel de l’Humanité par l’UNESCO. Au-delà de son histoire particulière – le village a été fondé au XVIIe siècle par les esclaves fugitifs du port de Carthagène des Indes, unifiés par le Roi africain Benkos Biohó – l’une des caractéristiques de San Basilio est sa musique, que ce soit le Bullernege sentado ou la Champeta – née à Carthagène, le plus important festival du genre a lieu chaque année à San Basilio de Palenque.
  « Une reconnaissance qui permet le financement par la Fondation Prince Claus de Hollande de la construction du premier studio d’enregistrement du village en 2008. À l’initiative du projet, Santiago Posada et Simon Mejia – moitié du duo Bomba Estéreo – ont séjourné deux mois a Palenque apres l’inauguration du studio afin d’y enregistrer des groupes locaux et de filmer le documentaire Jende ri Palenge »⁴ , écrivait en 2012 Yannis Ruel, dans les colonnes des Inrocks.

Espace Culturel – San Basilio de Palenque, Colombie, 2017 /
Photographie Nicolas Coutable

L’UNESCO a ce pouvoir de braquer les projecteurs sur toutes les formes de culture ; une visibilité capitale dans le but de créer des institutions efficaces, de soutenir leurs actions d’une manière ou d’une autre, afin de remplir des objectifs propres à ses missions.
Pour autant, lorsque l’on recherche le moindre travail de leur part concernant les cultures urbaines et le graffiti, ou en les contactant directement, on fait chou blanc ; de même que la littérature et les Sciences humaines peinent à se pencher sur ces questions, les « spécialistes » auront toutefois trouvé le temps de publier une quinzaine d’ouvrages qui questionnent le mouvement des Gilets Jaunes – en moins de trois mois – jusqu’à pousser France Culture à se demander : « Les « gilets jaunes » devraient-ils avoir des revendications culturelles ? »
N’est-ce pas mettre la charrue avant les boeufs – sans mauvais jeu de mots – à l’heure où la société contraint et force sa classe populaire à l’aliénation par le système économique, oubliant avec subtilité tout un pan de l’Art Social ?

« Le capitalisme désordonne l’aspect rebelle du graffiti et de l’art-initiative en les rendant commerciaux »

Je l’écrivais dans mon précédent papier ⁶ : « qui nous empêche d’enclencher une évolution populaire de l’art contemporain ? Les arts urbains ont toujours eu cette vocation, avant d’être muselés par l’institutionnalisation » et l’économie de marché. Mon avis sur la question n’a pas changé, et pour ce faire, il est nécessaire d’accorder plus de reconnaissance aux différentes pratiques artistiques urbaines, à commencer par le graffiti.
Chorong Yang l’analyse ainsi : « Le capitalisme désordonne l’aspect rebelle du graffiti et de l’art-initiative en les rendant commerciaux. La rue contemporaine semble maintenant gagnée par les galeries ou occupée par les artistes eux-mêmes du fait de leur autonomie dans notre société de consommation, entraînant ainsi des querelles esthétiques […] Comment ce genre « sauvage » est-il aujourd’hui lui-même devenu un art ? Par la caricature, le graffiti, les sources des images populaires, l’intérêt de l’artiste est-il simplement de promouvoir de nouvelles valeurs stylistiques ? […] Le graffiti représente la vérité sociale contre la société. Sa forme esthétique, son objet, le caractère rebelle de son geste, sont le reflet critique de leur société. »

Il apparaît comme étant crucial de préserver l’essence même du graffiti, de le protéger mais aussi de diffuser son Histoire, sa culture dans son ensemble, afin d’aller dans le sens de la liberté d’expression. Aujourd’hui, l’heure n’est plus aux querelles mais à l’acceptation de l’existence d’un patrimoine urbain et social à travers le graffiti, puis l’acceptation du Street Art comme genre pictural, plastique, hybride et à part entière, bien que conséquence de cette Histoire commune au graffiti contemporain.

Nicolas Laugero Lasserre oeuvre lui-même, d’abord en tant que commissaire d’exposition, à diffuser cette vision de l’Art Contemporain Urbain qui considère comme patrimoniaux les projets Santa’s Ghetto de Banksy, en Palestine, et Women are heroes de JR, dans la favela de Rio de Janeiro : « Je ne me sens pas légitime pour discuter du graffiti, car ça n’est pas mon histoire ; ce n’est pas mon propos. Mais je défends un art urbain accessible à tous ; un art réalisé pour tous. C’est cette vision que je porte via la création de Fluctuart», un bâtiment flottant et entièrement consacré à l’art urbain sur 850 m² et trois niveaux ; un centre d’art gratuit, ouvert à tous et toute l’année, à partir du printemps 2019 à Paris au pied du pont des Invalides, face au Grand Palais.

Projet architectural Fluctuart / Pont des Invalides

Ils s’affairent depuis six mois à poser les bases d’une Fédération de l’Art Urbain

Néanmoins, il m’est impossible de jeter la pierre aux graffeurs qui considèrent, à raison, être snobés, voir floués par l’art contemporain. Il y a moins d’un an, Daniel Buren faisait retirer une oeuvre de Street Art car installée face à ses colonnes du Palais-Royal. Il s’agissait d’une oeuvre du Français Le Module de Zeer, réalisée dans le cadre de l’exposition À l’échelle de la ville ! organisée par le ministère de la Culture (département général de la création artistique) et portée par l’association Planète Emergences. Cette exposition avait pour objet de valoriser le travail accompli par des structures associatives dédiées à l’art urbain à Paris, Grigny, Tours, Marseille et Mayotte.
Jean Faucheur, artiste et commissaire de l’exposition, a regretté une situation très blessante pour Le Module de Zeer : « L’art urbain s’est débrouillé tout seul depuis quarante ans, depuis quatre-cinq ans le ministère de la Culture veut promouvoir cette forme d’art, et tout à coup le signal qui est envoyé est très négatif. »⁸

Jean Faucheur, également vice-président de l’association Le MUR Oberkampf, n’a pas hésité plus longtemps pour dépasser les complaintes et travailler à résoudre les problématiques propres à la discipline artistique. Avec son équipe⁹ et en collaboration avec d’autres associations et artistes de la scène urbaine française, ils s’affairent depuis six mois à poser les bases d’une « Fédération de l’Art Urbain ». Chaima Ben Haj Ali, doctorante en Histoire de l’art urbain à l’Université Paris-Nanterre et membre du projet, commente : « En Tunisie, suite à la révolution, j’ai été frappée par l’importance du graffiti dans la rue ; un graff politique, engagé et omniprésent qui pose, par sa présence, les jalons d’une nouvelle forme d’expression : libre. À Paris, l’art urbain est radicalement différent. J’ai constaté une rupture entre les formes artistiques urbaines et le graffiti, notamment parce que les musées ont accepté l’un sans l’autre. Cela pose énormément de questions, ne serait-ce qu’en matière d’art dans la rue, de légalité et de protection de l’oeuvre. En 2019, le carnet de croquis d’un graffeur est une pièce à conviction plutôt qu’un document artistique ayant sa place dans une archive. »

Encore loin de l’inscription du graffiti sur la liste représentative du Patrimoine Culturel Immatériel de l’Humanité, Jean Faucheur, Chaima Ben Haj Ali et leurs partenaires font partie des acteurs culturels qui façonnent le fer de lance de la scène artistique urbaine de demain. En octobre 2018 fut lancée leur étude nationale sur l’art urbain : ils se sont donnés jusqu’au mois de juin pour réaliser une série d’audits, auprès des artistes, des associations, collectifs et structures à travers la France, afin de communiquer au ministère de la Culture et aux différentes structures et artistes partenaires une base, des chiffres et peut-être même les statuts sur lesquels bâtir la Fédération de l’Art Urbain ; pour enfin faire avancer le débat et considérer une pratique autant culturel que artistique, et percer, espérons-le, la sphère muséale contemporaine devenue l’inaudible cimetière des idées subventionnées.

Dunkerque, France, 2011 / Photographie Nicolas Coutable

Sources :

Mes remerciements à Nicolas Laugero Lasserre et Chaima Ben Haj Ali pour nos échanges enrichissants ; à Alicia Treppoz-Vielle – Chargée de mission ENS de Lyon – pour ses conseils bienveillants, ainsi qu’à Chorong Yang pour son enthousiasme quant au partage de ses connaissances.

Visuel en Une : Córdoba, Argentine, 2015 – Photographie Nicolas Coutable

  1. Ramond Serge. Un patrimoine culturel oublié : les graffiti. In: Revue archéologique de l’Oise, n°23, 1981. pp. 9-28; doi : https://doi.org/10.3406/pica.1981.1152
    https://www.persee.fr/doc/pica_0752-5648_1981_num_23_1_1152 :
  2. Chorong Yang. Graffiti et Street art : étude des discours historiographiques et de la critique esthétique d’une forme sociale de modernité visuelle. Art et histoire de l’art. Université de Grenoble, 2014. Français
  3. Projet Fluxus Organico – co-création Nicolas Coutable et Laurent Chiffoleau
  4. L’histoire musicale de Palenque de San Basilio, sur les Inrocks
  5. Chronique radio à retrouver sur France Culture
  6. Billet d’humeur – L’Art Contemporain doit mourir
  7. Site officiel de Fluctuart
  8. Polémique Buren et Street Art à Paris
  9. Chaima Ben Haj Ali, Cécile Cloutour et Timothée Pocard Kieny
Photographe autodidacte et médiateur culturel de formation, Nicolas est originaire du nord de la France où il a travaillé pour le Frac régional, après des expositions des Reporters sans Frontières et de la Fondation Pinault. En 2017 il découvre Lyon en réalisant une série photographique sur la friche Fagor-Brandt, qu'il exposera à la Mairie du 7e dans le cadre des Nuits Sonores. Amoureux de la vie culturelle lyonnaise, il montrera ensuite son travail à la Taverne Gutenberg puis à l'Urban Art Jungle Festival de Superposition en février 2018. www.nicolascoutable.com

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