L’exposition estivale de la Base sous-marine de Bordeaux, Légendes Urbaines.

L’exposition estivale de la Base sous-marine de Bordeaux, Légendes Urbaines.

L’exposition estivale de la Base sous-marine de Bordeaux, Légendes Urbaines, propose un panel riche en matière d’arts urbains, jusqu’au 16 septembre, entre parcours historique, installations In Situ et réalité augmentée.

 

C’est un mastodonte de béton armé posé tel un vaisseau spatial, qui habille le paysage bordelais et visible depuis la jeune Cité du Vin. Sur une même image, le contemporain croise le regard d’une époque dont la mémoire s’entretient. Cette structure massive est plus qu’un blockhaus… Construite par l’Allemagne nazie entre 1941 et 1943 – au prix des vies de travailleurs forcés espagnols, portugais et français –  la Base sous-marine de Bordeaux – l’une des cinq construites sur la façade atlantique – pouvait accueillir plus d’une dizaine de submersibles. Elle accueille aujourd’hui un espace culturel, et l’exposition d’arts urbains Légendes Urbaines.

 

Présentée sous la forme d’une chronologie assumée, partant des pionniers du Street Art et de l’Histoire de ce mouvement né dans la rue – avant d’attirer les premières galeries hollandaises il y a quelques décennies – l’exposition, imaginée par les co-commissaires Nicolas Laugero Lasserre et Pierre Lecaroz, met à l’honneur une quinzaine d’artistes de la scène française de cet « Art Contemporain Urbain » qui cherche encore ses limites, pour mieux les dépasser.

 

TAKI183 a ouvert la porte à une multitude de street artists qui ont recouvert les murs de la Big Apple.

©TAKI183

Comme un symbole, le premier box de l’espace muséal s’illustre par la présence d’une œuvre sur toile de la légende TAKI183. Considéré comme étant le pionnier des writers de New-York, l’américain devenu célèbre par un article du New-York Times daté du 21 juillet 1971, n’a jamais vraiment assumé ce statut jusqu’à disparaître des radars. Réapparu de manière surprenante en 2011 au détour d’un festival auquel personne ne l’avait reconnu, car personne ne le connaissait vraiment, TAKI183 a ouvert la porte à une multitude de street artists qui ont recouvert les murs de la Big Apple par leurs « blazes ». Livreur domicilié à la 183ème rue de Washington Heigh, Demetrios – surnommé Demetraki – laissait sa signature partout où il passait. Il affirme s’être inspiré d’une autre légende, le graffeur Cornbread de Philadelphie. Celui-ci pratiquait dès 1967 le writing dans son plus simple appareil, devenant ainsi célèbre à travers les rues et les couloirs des bus, jusque dans les livres… Lui qui pourtant ne cherchait qu’une chose, exister au regard d’une certaine Cynthia, laissant apparaître son nom partout autour de chez elle.

Ce n’est pas un hasard si l’exposition nous propose au côté de TAKI183 une œuvre de Miss. Tic. Pionnière française parmi les Blek le Rat, Jef Aerosol, Ernest Pignon Ernest ou encore Jacques Villeglé, tous présents dans cette exposition, Miss. Tic a elle-même affirmé avoir débuté ses premiers pochoirs légendés de phrases subtiles, jeux de mots et calembours, à la suite d’un chagrin d’amour. Et si les premiers street artists n’étaient finalement que des personnes introverties qui cherchaient à s’exprimer, sur leur quotidien, leurs malheurs et leurs bonheurs ? À l’image de cette œuvre de Keith Harring, dont les dessins sont constamment accompagnés de coups de crayons à la manière d’auréoles, de rayons, qui de ses propres mots dégagent une énergie positive, de la joie et de l’espoir. Quand certains cherchent donc à laisser une trace, d’autres semblent déjà dans une pratique artistique élaborée. Finalement ce que nous inspire cette première salle qui donne le ton à l’ensemble de l’exposition, est qu’il ne peut et n’a jamais existé qu’un seul « street art ». Il n’est pas anodin alors de se souvenir que les inventeurs du pochoir ne sont autre que les hommes et femmes pré-historiques, que des graffitis ont été découverts sur les murs de Pompéi et que les gangs américains, dès les années 60, utilisaient le graffiti pour délimiter leurs territoires à la manière de tribus ancestrales qui utilisent des totems… Ce que vient nous rappeler la magistrale installation de l’artiste français Stéphane Carricondo, riche d’inspirations aborigènes et africaines peintes à même les murs ainsi que sur une série de bois flottés, dispersés dans l’espace.

©Nicolas coutable – Stéphane Carricondo

 

Le rôle de la diffusion des images est une évidence dans l’émancipation du street art.

 

Le second box s’intéresse aux « superstars » dont le travail est né pour la plupart dans les années 90. On navigue avec plaisir entre des œuvres d’artistes comme Shepard Fairey, JR, Invader ou encore l’incontournable Banksy. Ce constat de la popularisation de certains grands noms pose des questions sur les valeurs fondatrices des arts de la rue. Loin semble être l’époque de la réunion des crew européens et américains dans les rues de Paris, durant laquelle le graffeur devait voler ses bombes et « détruire » par son tag un maximum de rames de métro. L’esthétique ne se concentre plus seulement sur la forme des lettres ou de quelques personnages de la pop culture… Les artistes cherchent à faire passer des messages tout en jouant d’une notoriété durement travaillée.

Nul doute qu’internet a largement contribué à leur diffusion et ceci apparaît comme un paradoxe. Probablement qu’avec Twitter, réseau social où l’on diffuse la moindre de ses pensées et autres petites blagues, des artistes de rue comme Miss. Tic sont morts dans l’œuf, lâchant l’idée en quelques caractères sur la toile. Cependant ce sont bien ces mêmes réseaux qui ont fait la popularité des plus grandes stars des arts urbains. Aujourd’hui un artiste comme le français C215, que l’on retrouve dans cette exposition avec un portrait de Dominique Strauss-Kahn peint sur un distributeur Durex, signe une collaboration avec Ubisoft pour réaliser des graffs visibles dans le jeu vidéo Far Cry 4, quand Invader envoie l’une de ses œuvres à bord de la Station Spatiale Internationale.

©Nicolas coutable – Nasti

Le rôle de la diffusion des images est donc une évidence dans l’émancipation du street art. Internet c’est l’explosion des flux sur des territoires, des cultures, que vient illustrer Romain Froquet par son travail In Situ : l’artiste exploite des captures d’écran de routes, d’autoroutes et d’échangeurs vus du ciel, pour ensuite réaliser ses « tableaux » composés de ces mouvements en bois, noir, gris ou blanc. Une illustration des flux humains, de marchandises et donc d’informations à l’échelle mondiale, qui combinés dans une vidéo révèlent la création de civilisations, ou tout simplement, la vie qui évolue autour de ces chemins en ébullition. Il serait intéressant par exemple d’imaginer son travail faire référence à la diffusion, en Europe, du mystérieux dessin « Kilroy was here » par les GI’s américains, pendant la seconde guerre mondiale. Une enquête, sans révéler l’origine du dessin du personnage associé à la citation, aura finalement prouvé que celle-ci venait de la signature de James J. Kilroy, contrôleur d’équipements militaires dans les usines américaines, que les soldats copiaient et diffusaient non sans-humour pour marquer les murs des territoires libérés.

 

D’un univers à l’autre au fil des pièces, une logique et même une histoire se dessinent à travers l’exposition.

 

Plus en avant, le marseillais Gris1 (prononcer Gris One) présente sa chambre rêvée, sa chambre d’enfant idéale, dont l’atmosphère empruntée au Pop Art nous donne le sentiment d’être des Playmobil dans une maquette faite de papier et de carton. L’enfance est une thématique qui revient chez son voisin Nasti. Néanmoins le jeune bordelais profite de cet espace pour offrir une vision critique de la société de consommation, à l’aide d’un enchevêtrement de télévisions qui explore le quotidien collectif… Cette façon « zaping » de présenter l’actualité nous plongerait presque dans le rôle de Leeloo, personnage fictif de Luc Besson dans Le Cinquième élément, lorsque celle-ci découvre par l’écran la réalité d’une humanité dévastatrice.

©Nicolas Coutable – Gris1

 

Bien que les styles changent du tout au tout passant d’un univers à l’autre au fil des pièces, une logique et même une histoire se dessinent ainsi à travers l’exposition. L’artiste Madame inspirée de ses premiers amours pour le théâtre, présente une scénographie composée autour d’un immense cœur, utilisant allégrement les références au port et à la Base sous-marine pour offrir une vie à l’enceinte… Un cœur qui semble directement faire écho à l’installation en espace de la peinture murale de Ërell, dont les cellules organiques viennent rappeler que le bâtiment supporte en son toit une épaisse végétation sauvage, de laquelle découle une vie vibrante, jusque dans les sols ; là où Charles Foussard, exploitant un espace dit « de passage », illustre avec couleurs et justesse son propre imaginaire aquatique, sous-marin.

Peut-être plus terre à terre et pourtant pas moins envolée, Rouge revient à la ville en la retournant – littéralement – au détour d’une collaboration avec le plasticien sonore Thomas Sillard, quand ARDPG présente « La Ville », une installation de lettres construite à la manière d’un « moucharabieh », dispositif architectural traditionnel des pays arabes qui permet ici d’écrire ces mots sur les murs par l’utilisation de la lumière et des ombres. Le travail de Bault dans l’une des plus grandes salles de l’exposition vient ensuite apporter satisfaction à ceux qui désirent découvrir du muralisme dans cette exposition, puisant dans l’histoire militaire et industrielle du site pour créer ses personnages dans ce semblant d’arche de la mort. Les habitués de la Base sous-marine seront enfin ravis de découvrir l’association du travail en volume d’Aerosept, qui a désiré répondre à une œuvre de Georges Rousse exposée en 2014, mais tous n’auront d’yeux que pour l’installation du duo originaire de Bordeaux, Monkey Bird, qui occupe la salle surnommée « La Cathédrale » avec un ensemble sur-mesure de « vitraux » fragiles et assortis de subtiles effets de lumière.

©Nicolas Coutable – Rouge

 

Le 9eme Concept dépasse les frontières académiques et physiques, en exploitant les nouvelles technologies via la réalité augmentée.

 

On ne peut s’empêcher en traversant ces espaces d’imaginer une subtile analogie. Il s’agit de se souvenir de l’Histoire de la Grèce antique, comme berceau de la démocratie. C’est une fois leurs territoires stabilisés, à travers des cités riches et puissantes, que les Grecs ont pu déposer les armes et donner naissance aux bases de notre politique, de la philosophie… Un gain de temps considérable pour faire avancer une civilisation. Car à l’évidence la pratique illégale et conflictuelle du tag et du graff ont donné naissance à des célébrités qui, par l’acceptation de leur travail dans la sphère officielle des galeries et institutions, ont offert la possibilité à toute une génération de prendre le temps de développer son art, son esthétique. Une forme nouvelle d’art urbain, impossible sans l’obtention de ses lettres de noblesse. Pour autant le conflit réside aujourd’hui dans le désaveux des puristes pour ces travaux qui se mettent au niveau des productions des plus grands artistes contemporains. Or, leurs racines sont dans la rue. On assiste à une sorte de conflit interne quand le grand public s’est finalement familiarisé avec cet art grâce aux musées, lesquels restent cependant bien trop attaché au conceptuel comme art ultime parmi les élites. Finalement le rapport de force semble identique à celui de la littérature maghrébine issue de l’immigration, dont les jeunes auteurs ne se sentent chez eux ni en France, ni au Maghreb : les street artists contemporains n’auraient-ils leur place ni dans la rue, ni dans les musées ?

 

©Nicolas coutable – Francs Colleurs et Theo Lopez

 

C’est probablement ce qui donne autant de légitimité au travail In Situ de l’artiste milanais Andrea Ravo Mattoni, qui remonte ses origines, ses racines, en peignant à l’aérosol les morceaux choisis de ses peintures références à travers les siècles et la Renaissance ; ou encore, nous applaudissons la volonté du collectif 9eme Concept du membre fondateur Stéphane Carricondo, qui dépasse ces frontières académiques et physiques, en exploitant les nouvelles technologies via la réalité augmentée. Une série de collaborations qui a permis de développer le projet des « Francs Colleurs », jusqu’à cette création de Théo Lopez qui, en partenariat avec Desperados et RADAR, sonne l’écriture d’un nouveau chapitre du Street Art en pénétrant son œuvre via des casques de réalité virtuelle. L’exposition Légendes Urbaines, dans ce lieu de mémoire qu’est la Base sous-marine, sonne donc l’heure de l’évolution après celle des révolutions… Un voyage à vivre jusqu’au 16 septembre 2018, à Bordeaux.

 

Base sous-marine de Bordeaux, Boulevard Alfred Daney, 33000 Bordeaux / Accès arrêt Latule avec le bus ligne 9, via Tram B correspondance arrêt Brandenburg

Ouvert du mardi au dimanche, de 13h30 à 19h00 (fermeture de la billetterie à 18h30)

5€ / 3€ / Gratuit pour les moins de 18 ans, publics handicapés, étudiants école publique d’art

 

Photographe autodidacte et médiateur culturel de formation, Nicolas a son cœur à Dunkerque, la tête à Lyon et les pieds à Bordeaux. Originaire du nord de la France, il a travaillé pour le Frac après des expositions de RSF et de la Fondation Pinault. En 2017 il découvre Lyon en réalisant une série sur la friche Fagor-Brandt qu'il exposera à la Mairie du 7e dans le cadre des Nuits Sonores. Amoureux de la vie culturelle lyonnaise, il montrera ensuite son travail à la Taverne Gutenberg puis à l'Urban Art Jungle Festival de Superposition en février 2018. Aujourd'hui il poursuit son itinéraire photographique à travers l'Amérique du Sud, avec pour pied à terre, la Base sous-marine de Bordeaux.

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