Les conférences fictives : l’art, un organe vital.

Fluxus Luminencia, 2017 – Laurent Chiffoleau et Nicolas Coutable
Art numérique et photographie contre-collée sur aluminium – 100×40 cm
Exposition collective 404 Not Found, Taverne Gutenberg, 2017

Première d’une série spéciale confinement, cette conférence fictive est inspirée du projet Fluxus Organico des artistes Laurent Chiffoleau et Nicolas Coutable.

« … Vulgarisons ce que nous dit la philosophie : le corps humain peut être pensé comme une machine à l’image d’une voiture. Celle-ci se compose de pièces comparables à des organes, certaines vitales quand d’autres sont dispensables bien que leur défaillance provoquerait des dysfonctionnements. En 1948, dans la Revue Philosophique de Louvain, Franz Grégoire expliquait avant moi ce qu’est la théorie mécaniste pour une philosophie qui s’intéresse au vivant : le corps individuel est une machine à part entière mais plus largement, on s’intéresse à l’environnement du corps. Le corps est alors observé comme étant le fruit d’une rencontre fortuite de circonstances physico-chimiques, sans être un but recherché, faisant de l’environnement aussi nommé « l’Univers », ladite machine en tant que corps – et je préfère le nommer « organisme ». La panspermie, théorie scientifique de la diffusion de matières à travers l’Univers, incarne par exemple l’un de ces « organes » propres à l’Univers, telles que la gravité et la mystérieuse matière noire : il s’agit ni plus ni moins que d’un ensemble de flux organisationnels. »

Fluxus Luminencia, 2017 – Nicolas Coutable – photographie pose longue des flux de transports entre les ports de Dunkerque et Rotterdam

« Ces mondes immensément grands, naturels, renferment nos infimes identités, culturelles »

« Avec une philosophie que je qualifie d’organiciste, on évoque non seulement la mécanique de l’organisme en tant que corps individuel, mais également son environnement, l’Univers, faisant un tout ; un système entier et son organisation, se rapprochant du holisme sans chercher à en valider la dimension panthéiste. Ainsi, étudier l’humanité, le monde terrestre composé de nos sociétés, c’est avant-tout une question d’échelles : ces mondes immensément grands, naturels, qui renferment nos infimes identités, culturelles, et qui sont en interactions actives et productives ; des sphères comme j’aime à les schématiser, desquelles un ensemble de flux dessine perpétuellement le vivant, de la simple ADN aux nations du monde. On nommera cette notion : les flux organicistes. »

Reflets Synaptiques, 2016 – Laurent Chiffoleau – art numérique à partir d’images microscopiques de neurones et de leurs connexions

« L’art échappe au domaine culturel pour redevenir naturel et intègre ainsi l’environnement du corps individuel »

« Bien… Que penser de l’art ? S’agit-il d’un produit, l’individu n’étant qu’une composante de la grandiose équation menant à l’existence d’une œuvre dans cet univers ? Car Van Gogh habitant ses toiles, cela est « art ». Même après sa mort, son voyage se poursuit, des champs hollandais aux moulins français. Ses toiles éparpillées sur Terre existent également dans l’Univers et sont indissociables de cet environnement, de cette « machine ». L’Histoire de l’art est donc l’Histoire de l’Univers. L’art échappe au domaine culturel pour redevenir naturel et intègre ainsi l’environnement du corps individuel : l’œuvre retourne à l’Univers. Les toiles de Van Gogh continuent à nous inspirer. L’art est donc bien une forme de patrimoine, évolutif, tout comme l’est le patrimoine génétique et donc organique. L’art est le résultat d’une équation en cour d’écriture ; un nouveau flux, qui réorganise constamment nos sociétés par son influence sur les individus. »

Reflets Synaptiques, 2016 – Laurent Chiffoleau – série réalisée en collaboration avec le neurocampus de Bordeaux dans le cadre du festival FACTS

« L’art est un élément organiciste, essentiel à l’humanité »

« Se pose néanmoins la question de la place de l’art dans le monde contemporain. Le système dominant depuis près de trente années est le système capitaliste. L’art, source d’inspiration, élément de l’Histoire de l’Univers, est-il devenu lui aussi une source de capitaux, un bien que l’on peut marchander ? Si une œuvre existe sur le marché de l’art, c’est qu’elle possède une valeur. La valeur d’une œuvre est foncièrement subjective, mais l’art n’a pas toujours été mesuré par une valeur marchande. Les premières traces d’expressions artistiques remontent aux hommes et femmes des cavernes qui peignaient sur les murs de leur habitat… Cet art, ancêtre du Street Art, existait sans que l’on ne lui attribue une quelconque valeur marchande ! À ses origines l’art est donc bien un élément organiciste, essentiel à l’humanité ; il complète la base de notre expression ; c’est un facteur d’évolution qui permet la stimulation de notre esprit… »

Fluxus Luminencia, 2017 – Nicolas Coutable – « photographies-performatives » réalisées dans le cadre d’un aller retour en 24 heures entre les ports de Dunkerque et Rotterdam ; les flux de lumières sont les témoins des flux de transports

« Pour autant, l’art a une valeur marchande. Pour comprendre son importance dans notre société contemporaine, il faut s’intéresser à l’autre Histoire de l’art et (re)penser à Edward Bernays : le neveu de Freud a utilisé la psychanalyse dans la publicité afin de proposer une nouvelle forme de propagande au service du capitalisme. Il s’agissait là de manipulation des masses, nouvellement nommées « les consommateurs ». L’art n’est-il pas devenu un produit de consommation ? Pensons maintenant à Leo Castelli, premier et plus grand marchand d’art du XX ème siècle : il a tissé les premières « ententes » officieuses entre galeries concurrentes, qui s’accordaient ensuite sur l’exposition des mêmes artistes à travers le monde, parfois simultanément, dans l’objectif d’augmenter le prix de leurs œuvres. Bernays et Castelli sont des artisans qui ont su développer et exploiter ce que l’on nomme aujourd’hui le Story Telling. »

« C’est cela, l’institutionnalisation de l’art : encadrer pour mieux contrôler »

« Voyez-vous, le XXe siècle fut l’ère de la marchandisation de l’art et l’artiste a dû s’adapter aux désirs du marché. L’autre phénomène important de ce siècle, c’est l’institutionnalisation du monde de l’art. Lorsque l’ancestral graffiti a gagné en popularité, devenant le Street Art, les pouvoirs publics étaient effrayés par l’idée que cette forme d’expression contestataire se généralise dans les quartiers et les villes. La délation des graffeurs était encouragée bien que peu efficace. La solution à cet épineux problème politique fut d’offrir des murs d’expression libre à ceux qui accepteraient d’être ainsi encadrés. Les street artists ont été divisés, pour reprendre une célèbre expression, entre ceux qui ont accepté et ceux qui ont refusé ; aussi, ce cadre a offert un moyen de contrôle évident sur le contenu proposé. C’est cela, l’institutionnalisation de l’art : encadrer pour mieux contrôler, par l’existence des musées et la domination sacrée des écoles d’art. Alors, on s’accorde à dire que le cerveau a besoin d’être stimulé pour faire preuve d’imagination. Cela se constate chez des individus confinés, dont le quotidien deviendrait redondant en raison de l’enfermement : les rêves se répètent et le sommeil n’est plus d’une qualité suffisante afin de garantir l’épanouissement de l’individu. »

Fluxus Organico, friche portuaire de San Atonio Oeste (Argentine), 2016
Peinture de Laurent Chiffoleau, photographie de Nicolas Coutable
Diffusion de l’image des peuples Selkam et Ona, disparus à la fin du XIXe siècle

« L’art apparaît comme étant un organe vital à l’humain ; l’institutionnalisation et sa marchandisation permettent au système de garder le contrôle sur l’expression artistique pour ainsi cloisonner les outils nécessaires à la stimulation de l’esprit, et donc l’émancipation des masses. L’art conceptuel se traduit enfin comme étant l’aseptisation de cette expression, qui devient non plus engagée et militante, mais suggérée, édulcorée, elle-même confinée dans les musées où se développe une politique du divertissement comme celle appliquée à la télévision. Marchandisation et institutionnalisation donc, mais également conceptualisation auront été les moyens mis en jeu dès la Guerre Froide, afin de contrôler les flux organicistes propres à la sphère artistique et réduire l’impact positif de l’art sur la mécanique du corps individuel ; soit l’organisation du monde social. »

Le Patalapin, Laurent Chiffoleau – Port de Dunkerque, 2016
Oeuvre murale du projet Fluxus Organico – diffusion du Patalapin (figure mythologique patagone) dans les ports d’Amérique latine et d’Europe : analyse de la globalisation ; analogie des flux organicistes et leurs influences sur les territoires mondialisés

« Le monde d’après ne doit pas être l’apanage des gouvernants d’avant »

« Le XXIe siècle doit permettre la remise en cause du système élitiste de la sacralisation des réseaux dits officiels, à commencer par les écoles d’art, mais également la remise en cause du marché et des institutions. En pleine crise du Coronavirus, est-il normal de voir le Frac Nouvelle Aquitaine distribuer des aides – de fonds publics – aux porteurs de projets, sur dossier – et donc à ceux former pour créer ce type de document ? Cette tendance est systémique : le système en est la cause, mais la tendance a un effet sur l’ensemble du système. Il est donc honorable de voir des artistes de la région s’organiser afin de créer un « salon des refusé.e.s » sous la houlette du collectif 0,100. « Le monde d’après » nous dit-on depuis des semaines… Il va de soi que le monde d’après ne doit pas être l’apanage des gouvernants d’avant. Rappelons l’origine du verbe « apaner » de l’ancien français, qui n’est autre que le fait de « donner du pain » ; du pain et des jeux disait-on dans la Rome antique : voilà que les vieilles fondations de notre monde résonnent encore aujourd’hui et comme une boucle qui se répète depuis 1863, nous attendons à nouveau des marginalisés qu’ils déconstruisent d’eux-mêmes l’art officiel tapi dans ses musées. »

Le Patalapin, installation, Laurent Chiffoleau – Port de Carthagène des Indes, 2017

Découvrez le projet Fluxus Organico en cliquant ici.


À lire aussi :