L’urbex à Lyon, quand les arts s’en mêlent.

L’urbex à Lyon, quand les arts s’en mêlent.

 

Quelque part, proche de la frontière entre la poésie et la folie, se trouvent des lieux interdits, inédits, bannis, confinés, sous nos pas, au-dessus de nos esprits, secrets et parfois même sacrés. Arrêt sur image, plongée dans le passé, bienvenue dans cette nouvelle réalité que le public averti qualifie d’URBEX.

Alors que la cité des Gones sommeille encore profondément, le chant des oiseaux en guise d’alarme m’extirpe d’un rêve lucide. C’est dimanche, il est 7h, certains lieux se méritent. On a coutume de dire que le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt, j’ajouterais que certains secrets de ce monde ne se laissent pas désirer. « Carpe diem » ou comment cueillir le présent à travers l’histoire d’un lieu.  Après quelques recherches, je décide de poursuivre le jeu de piste et de me rendre dans ce fort lyonnais qui me fait de l’œil depuis quelques temps. Sur la route, je croise Isabelle, fidèle urbexeuse munie de son appareil photo et d’un sac à dos …

Qu’est-ce que l’URBEX ?

Le mot urbex qui proviendrait  de l’anglais « urban exploration » aurait  émergé dans les années 2000. En d’autres termes, il s’agit pour les plus aguerris, de partir en milieu urbain explorer des lieux abandonnés, le plus souvent difficile d’accès, voir totalement interdit au public. Quel intérêt me diriez-vous ?

L’urbex, c’est plus précisément vivre l’instant présent en faisant un bond en arrière, de quelques mois,  quelques années,  quelques décennies.  C’est comprendre l’histoire d’un lieu en le réincarnant à travers son propre moi, en le réinventant  à travers sa griffe artistique ou encore en l’immortalisant par un simple clic. Même si peu de textes de lois traitent du sujet de l’urbex, cette pratique reste illégale en France ce qui en fait finalement un de ses principaux attraits. C’est un peu comme déambuler dans les catacombes parisiennes, le temps s’arrête, les pierres murmurent  et dévoilent leurs mystères, la poussière est partie intégrante du décor. L’histoire pointe son nez à travers l’architecture, les gravures, les arcades, les  galeries, les couloirs alambiqués, les constructions déconstruites. Comme pour ton premier cour de théâtre, il s’agit de poser ton cerveau à l’entrée, de pénétrer dans ces lieux insoupçonnés et de se laisser bercer par un silence imprévisible. On évolue doucement dans les méandres secrets comme dans un jeu virtuel, rien ni personne n’est un obstacle,  et cette sensation d’être le roi du monde, de ce monde, se veut inévitable.

L’urbexeur qui le plus souvent est amené à forcer quelques passages pour arriver à ses fins n’hésite pas à faire abstraction de tous ces interdits. On ne va pas se le cacher, risquer sa petite peau d’humain a quelque chose de grisant, le gamin qui sommeille en toi n’a qu’une envie : attraper le paquet de bonbons colorés. Une fois l’objectif atteint, la nature brute s’accapare de ton esprit, de tes émotions et te guide dans ses entrailles.

L’homme,  n’est plus là. Et pourtant, il y a toujours été. Véritable richesse patrimoniale, l’architecte a construit son idée, le bâtisseur a construit les murs, et les hommes y ont construit leur vie. Les raisons de l’abandon de ces lieux sont variées : une usine qui a fermé ses portes, un fort qui n’a plus son utilité originelle, un château qui a perdu ses propriétaires, ou encore une piscine qui n’a pas conquis sa clientèle.

L’URBEX à travers ses différents acteurs

Depuis quelques années, ces lieux qui se pavanent en secret sont les nouveaux terrains de jeux de jeunes artistes et graffeurs décomplexés, et par conséquent de nombreux photographes aventuriers.  Il est intéressant de noter la volonté de certains artistes à vouloir intégrer leurs œuvres dans le paysage urbain comme si celui-ci pré existait à la naissance  des bâtiments. Certains cherchent à dégager un thème en adéquation avec l’esprit du lieu, ou encore à susciter l’intérêt pour un sujet actuel. A contrario, force est de constater que parmi tous ses admirateurs, l’urbex a aussi ses détracteurs qui n’hésitent pas à taguer des mots indigestes sur le plus beau des granits, ou encore à voler des antiquités.

 

Interview d’une urbexeuse

Pour s’immerger complètement dans le sujet, j’ai interviewé Isabelle, urbexeuse depuis 1 an et demi. Isabelle a 52 ans, elle est secrétaire, et de prime abord, on est loin de l’imaginer en pantalon, baskets et lampe frontale, sillonnant des galeries souterraines. Et pourtant …

  • Isabelle, depuis combien de temps pratiques tu l’urbex ?

« 1an et demi à raison de 30 heures par semaine environ (recherche et visite) avec au total plus de 60 sites visités. »

 

  • Quelle définition accordes-tu à l’urbex ?

« La découverte d’un lieu où la vie a cessé. »

  • Comment as-tu découvert cette pratique ?

« Ma fille m’a fait découvrir des lieux d’urbex sur Lyon, puis c’est devenu une pratique addictive, après ton premier spot, tu cherches des photos d’autres endroits, et te rendre sur le lieu-dit apparait alors comme un véritable leitmotiv. Souvent, la recherche du lieu en question est tout aussi passionnante que l’expédition. Par exemple, il m’a fallu 1 mois pour trouver l’adresse  « les thermes bleus », cela m’a obsédée jusque dans mes rêves. »

 

  • Quelles sensations as-tu éprouvé lors de la découverte de ton premier spot ?

« En premier lieu, tu as peur car tu n’es pas sensé être dans un lieu inaccessible, puis vient cette sensation de privilège et enfin l’émerveillement. Certains endroits existent depuis des centaines d’années et tout est encore figé.

Spécifiquement en ville, tu as l’impression d’être dans un monde parallèle, tu entends les gens, les voitures juste au dessus ou à côté de toi, mais eux ne te voient pas et ne t’entendent pas, on sort complètement du cadre ordinaire. »

 

  • Pourquoi les lieux d’urbex sont-ils gardés si secrets ?

« Pour être préservé des vols et des dégradations. Il y a quelques mois j’ai visité un ancien domaine viticole en région Rhône Alpes. Le site était splendide, tout était resté intact, on pouvait encore observer de vieux savons de Marseille, d’anciennes machines à coudre à pédales, des édredons rouges étaient posés sur le lit, et dans la véranda trônaient de majestueux  fauteuils en rotins. Depuis, j’ai su que les machines à coudre et les fauteuils avaient été volés, les fenêtres cassées ce qui a provoqué la détérioration du lieu à cause de la pluie. »

 

  • A ton avis, pourquoi autant d’engouement pour cette pratique ?

« Il y a 30 ans, la ville grouillaient d’endroits abandonnés sans aucune défense d’y entrer (le marché gare, les halles, l’Hôtel Dieu, l’hôpital de l’Antiquaille) mais personne n’avait l’idée d’y mettre les pieds.  L’arrivée des réseaux sociaux a offert une existence à cette pratique peu courante et les photos postées sur le net ont commencé à faire des envieux.  De plus, les habitudes sociales évoluent. Avant, le dimanche les gens aimaient se retrouver en famille, de nos jours ils ont envie de sortir, se promener, casser la routine et faire des photos originales.

Pour ma part, la beauté des lieux et la richesse patrimoniale d’endroits inconnus ne cessent de me fasciner. Je vais visiter un endroit sans à priori, et ce n’est qu’ensuite que je cherche à connaitre son histoire. Récemment, j’ai eu la chance de visiter un ancien lavoir. J’étais réellement impressionnée par la solennité et la beauté du lieu, puis spontanément, je me suis mise à la place des ouvriers qui travaillaient là, dans le bruit, la poussière, la chaleur.  Subitement, cet endroit presque romantique et réinvesti par la nature prend un autre visage. »

 

  • Comment fais tu pour découvrir de nouveaux endroits ?

« La manière la plus méthodique : je repère un endroit photographié sur les réseaux sociaux, puis j’essaye de récolter un maximum d’informations via les moteurs de recherche, d’autres photos ou des plans. En recoupant tous les indices, je finis par trouver l’adresse. Parfois, j’échange des bons plans en discutant avec d’autres urbexeurs mais tu ne divulgues pas tout à n’importe qui. Je ne donnerai jamais l’adresse d’un château à un antiquaire ou un graffeur !

Le plus cocasse c’est de parcourir 250 km pour aller dans un endroit sans jamais être sûr que le lieu soit ouvert ou inhabité. Il faut toujours avoir un plan B : un 2eme lieu à proximité. »

 

  • A ton avis quelle est la place de l’art dans l’urbex ?

« Dans tous les sites industriels, les graffitis apportent une réelle valeur ajoutée. Je me souviens encore de ces anciens entrepôts militaires dans le site de Saint Maurice Rémens qui, grâce à d’immenses graffitis étaient devenus de véritables galeries d’art. Sans cette touche artistique le site n’avait pas grand intérêt. Au total, il m’aura fallu 2 jours pour photographier l’ensemble des lieux. Depuis, le site a été rasé. La plupart des sites industriels sont amenés à disparaître rapidement, selon moi les graffeurs sont donc les bienvenus.

Concernant les châteaux, c’est comme visiter un musée, et c’est gratuit ! »

 

 

  • L’urbex et la photo ?

« Ça va de paire, le lieu que tu visites peut potentiellement être fermé ou détruit demain. Sans les photos tu n’as pas de souvenirs, c’est un moyen concret de redonner vie à tous ces endroits magiques. L’immense choix des appareils photos sur le marché et ceux présents dans nos téléphones ont redonné envie aux gens de faire de la photo, et autre chose que des photos de famille. J’ai commencé à faire des photos avec une pellicule, à cette époque tu prenais le temps de faire « LA bonne photo », alors que maintenant tu fais 500 photos, aucune anticipation, c’est le choix du roi. »

 

  • Quelles précautions prendre avec cette pratique ?

« Ne pas prendre de risques inutiles, il faut se prémunir du danger. La plupart des lieux ne sont pas sécurisés, on n’est jamais à l’abri d’un plancher qui s’effondre ou d’un plafond qui s’écroule. Ne jamais partir seule, et surtout bien s’équiper, un clou planté dans sa paire de baskets est vite arrivée.

Sur un récent spot on est rentré sans problème mais c’était compliqué de ressortir… avant même de pénétrer à l’intérieur, il faut donc toujours réfléchir à comment on va en ressortir. En haut d’une échelle, avec 20 m de vide en dessous de toi, parfois la situation devient pittoresque. Tu ne peux pas appeler les flics en leur demandant de t’extirper d’une plaque d’égout, et de toute façon, sous terre tu n’as pas de réseau ! »

 

  • As-tu déjà participé à une exposition photo d’urbex sur Lyon ?

« Non, mais je sais que désormais de nombreux photographes se spécialisent dans ce domaine. »

 

  • Quel sera ton prochain spot ?

« La Belgique regorge des meilleurs spots d’urbex, mais Prypiat à côté de Tchernobyl c’est vraiment le Saint Graal, un jour, ma fille et moi on ira.

 

– Conclusion –

 

Plus qu’une simple pratique, vous l’aurez compris, l’Urbex apparaît depuis quelques années comme un jeu, une révélation, une obsession, une addiction. Merci à tous les passionnés de révéler les beautés cachées de ce monde qui nous entoure, de ce monde que l’on ignore. Sans eux, l’histoire n’a pas fini de nous livrer tous ses secrets. Alors, qu’est-ce que tu attends derrière ton écran ? enfile donc tes chaussures de rando et pars à la conquête des terres lyonnaises, le passé t’attend !

Mila Isaly

 

Sources : interview : Isa Belledixon

Gribouillant à mes heures perdues à Lyon, originaire d'Ardèche, mais citoyenne du monde avant tout, j'ai toujours porté en moi de nombreuses aspirations artistiques. Cependant, persuadée de mon incompétence, plus mon imagination me hurlait des mots doux, plus je m'astreignais à mettre mes ardeurs à la porte de moi même. Puis, les rencontres, les voyages, le hasard, la vie m'ont embarquée dans cette valse artistique spontanée et rythmée par le pouvoir de l'écriture , du dessin, de la peinture, de la musique...depuis je ne cesse de m'abandonner dans un monde onirique, sibyllin, végétal et poétique à travers le textile, la poterie, le bois ou le papier... Membre de l'association LibArty, et artiste peintre animatrice chez Happy Paint, mes deux leitmotivs qui sont " l'art et les rencontres" sont conduits par mon fidèle destrier l'impératif "ose ! " "Rencontrons-nous, osons, créons"

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