SPONE, un indien dans la ville

SPONE, un indien dans la ville

Ce jour-là, le temps s’est arrêté au Bull Café. Non, je n’ai pas bu de café, j’ai bu les paroles d’un indien dans la ville en me laissant bercer par son histoire, son imaginaire intarissable, et son intelligence artistique. Je vous propose d’embarquer immédiatement avec SPONE pour une virée dans les méandres du monde précolombien et de la culture indonésienne.

 

– Spone, comment te définis-tu ?

Je ne me définis pas en tant qu’artiste, car ce terme revêt trop souvent l’étiquette du type solitaire en quête de sens, en constante introspection et gravitant autour de profondes réflexions…mais ce côté un peu marginal ne me correspond pas. Au Pérou on m’appelait l’artiste, ce qui ne me gênait pas, car là-bas la vision de l’art est totalement différente, mais je me définirais plus comme un technicien de l’image qui prône un art libre, spontané et inatteignable, un art dont les mots à eux seuls ne suffiraient pas pour en créer une définition.

Nauta-Perou 2017


– Quand as-tu commencé l’art ?

Je baigne dans le milieu artistique depuis tout petit. Mes parents étant eux même issus des beaux-arts, j’ai naturellement plongé dans les mondes effrayants et fascinants des BD underground alors que mon père réalisait des maquettes de décor de science-fiction (Métal hurlant). À 10 ans, je me surprenais déjà à réaliser la future BD Alien 5.

Au collège, l’art à travers la bande dessinée et la caricature a été le formidable trait d’union de mes rencontres. Dessiner les profs et les exposer dans la cour de récré, forcément ça attire la sympathie et le faire avec humour et simplicité, me procurait énormément de joie. Cela reste encore aujourd’hui le socle de mes créations, car le dessin offre à tous une échappatoire qui amène vers un échange des points de vue. À cela s’ajoutent des personnages sortis tout droit de l’imaginaire et évoluant dans un univers sci-fi ou la bande dessinée, et les gens adorent. Puis, je me suis pris au jeu du graffiti qui permettait de m’exprimer sur un support visible par tous, de créer des liens, et de braver les interdits. En parallèle, la musique a toujours été inhérente à ma création, elle m’apporte constamment un vent de fraîcheur et d’inspiration.

J’ai par la suite évolué dans la bande-dessinée, le storyboard, puis j’ai commencé à proposer mes services pour peindre les murs en extérieur, en France, en Asie, au Pérou et en Mongolie.

 

Allier-France-2016


– Quel est ton processus de création ?

En tant que technicien de l’image, j’approfondis beaucoup la technique, plutôt que de me focaliser sur la forme, je m’intéresse d’avantage à la façon dont je vais pouvoir faire rejaillir mon imaginaire sur le papier. Puis à partir du croquis, aussi flou soit-il,  et tout en restant fidèle à mon idée, je rajoute les couleurs, les lignes, les matières de façon à construire une image percutante et sans détours inutiles. Cette technique qui tend vers l’asservissement, me pose un cadre et des limites que j’essaye sans cesse de dépasser. En étant en position de faiblesse, je me mets au service des autres ce qui me contraint à sortir du cadre, observer tout cela du dessus pour mieux y pénétrer de nouveau, voilà la clé de mon processus artistique.

Voiron-France 2016


– Quel a été ton cheminement artistique en Asie ?

Lorsque je suis arrivée en Asie, tout a commencé avec la visite des musées d’histoires naturelles afin de m’imprégner de la culture, du pays et des artefacts de la civilisation. Puis j’ai commencé à expérimenter la peinture sur les murs, parfois même en mixant différents styles, comme par exemple des dragons thaïlandais avec des bas-reliefs mayas, ce qui fonctionnait très bien auprès des populations.  À ce sujet j’ai une petite anecdote : cela s’est passé à Yogyakarta, capitale culturelle de Java en Indonésie supportant le graffiti et l’art mural (le sultan avait même offert des pots de peinture pour recolorer la ville.) Pour mon premier mur, j’avais commencé une esquisse sur le mur d’un habitant en réinterprétant le masque de Chutchi, déesse de l’agriculture. Je l’avais agrémenté de bas-relief avec une poitrine abstraite visible. Un passant surpris s’arrête. Il semble choqué par la vision de la poitrine visible sur ma peinture. À priori, ma peinture ne lui inspire pas la joie, soudainement, il me demande d’un air froid et consterné «  it’s a lady ? » … Je lui dis «  NON , Chutchi », et à ce moment précis,  en un éclair son visage s’est illuminé et dans un éclat de joie il m’a lancé «  thank you thank you ». Et c’est ainsi que dans le quartier les indonésiens me scandaient à tout va « Chuqi, thank you ! very good ! ». Le gérant du quartier finit par m’offrir de la peinture pour réaliser d’autres œuvres,  et très vite, les habitants venaient me voir en m’expliquant que ça leur rappelait les visions qu’ils avaient lors de la prise de champignons hallucinogènes.

C’est ça la magie de l’art, alors que j’aurais pu simplement être perçu comme le touriste impérialiste, j’ai réalisé à quelle point cette démarche réfléchie de s’intéresser à l’autre t’ouvre les portes de la communication, de l’intégration et même de collaborations dont tu ne soupçonnais pas la beauté sociale. La richesse n’est pas monétaire, on t’accepte, et cette acceptation équivaut n’importe quel salaire. Suite à ça je suis devenu accroc, Thaïlande, Laos, Cambodge, Mongolie avec notamment le shamanisme et l’animisme très présents.

Thaïlande – 2013


– Qu’est-ce que l’art tribal ?

L’art tribal a existé partout et pour tous.  Présent dans toutes les cultures, il fait écho aux prémices de la création de chaque civilisation et tend à fédérer tous les peuples en traçant une sorte de mémoire collective. On retrouve beaucoup de similarités dans chacune des tribus : par exemple, les masques africains sont similaires à ceux du Pérou eux même similaires à ceux d’Indonésie ; tout comme les représentations de Bouddha en Asie sont similaires à celles des Olmèques de Mésoamérique. Ceci s’explique tout simplement par la nature qui, étant commune à tous les hommes, a été une source d’inspiration, notamment avec les animaux. De tout temps, on retrouve des Vénus, des sorciers, des shamans, ça parle à tout le monde.

 

Encre sur papier 2015


– Qu’est ce qui t’a poussé à partir au Pérou ?

J’ai avant tout beaucoup potassé des bouquins sur l’art tribal et l’art précolombien. Mais, le véritable déclencheur a été les hallucinogènes. J’ai été influencé par Jean Giraud, connu sous le nom de Moebius( l’un des dessinateurs de bandes dessinée majeurs du xxe siècle). Il parle entre autre des champignons, en tant qu’outil artistique et de développement imaginaire (cf le film «  d’autres mondes »). Ainsi, il fait clairement le distinguo entre la prise d’hallucinogènes récréatives et celle qui ouvre l’esprit vers une reconnexion avec des bases simples tel que la peur de soi-même, de l’environnement ou l’exploration de notre inconscient. J’ai pu faire le lien entre ce que je voyais et ce que je lisais à travers la culture pré colombienne et leur relation avec la nature via cette prise de substance. Les hallucinogènes permettent de nourrir cette intarissable vague de l’imaginaire qui nourrit à son tour mon art.

Par ailleurs, certains aspects de la culture et de l’environnement aztèque restent encore très mystérieux (technique de construction), ce qui n’a de cesse de renforcer mon intérêt qui, je dois l’avouer, touche aussi le côté « Indiana Jones » du gamin ! La culture précolombienne est intimement liée avec le militantisme écologique et la manière de considérer la vie, qui selon moi devrait être observée par tous. Le métissage au Pérou n’existe malheureusement que pour mieux écraser la culture locale,  mais l’art indigène se réveille avec un milieu underground, résistant, et qui transmet une éducation et un savoir débordant de bienveillance. Bien qu’ils baignent également dans la mondialisation, les indigènes sont en même temps totalement détachés de ce mode de vie, car ils savent l’utiliser de manière simple et intelligente.

 

« La guérison » acrylique sur toile 2018


– Que cherches-tu à transmettre à travers tes influences précolombiennes ?

Dans le fond, la nature est aussi belle qu’elle est hostile, et depuis toujours l’homme cherche à se réconforter auprès de cette mère nourricière. Mais en faisant de nos vies des univers minéraux dans lequel l’homme s’érige en tant qu’unique représentant, et en suppléant nos instincts primaires à une peur liée au mode de consommation, et aux addictions, on a inévitablement démystifié notre monde. Je cherche à travers mon art à enrichir le rapport au réel, à la nature, à nos origines. Les péruviens, reconnaissent que l’art touche 3 points de notre être : philosophique, physique et psychique, et en cela la notion de l’art est noble et nous laisse libre et indépendant ( cf : art Kene du Pérou )

Huanuco – Pérou 2017

Qu’est ce qui te plait dans la peinture murale ?

J’aime la monumentalité et le fait de pouvoir transmettre un message à tous ceux qui passeront devant le mur, c’est-à-dire à des inconnus, des amis, des personnes d’origine et de culture différente.  J’ai beau être au service des gens, mes influences précolombiennes me poussent sans cesse à jouer avec l’environnement pour déployer un univers graphique qui puise dans la nature de l’Amérique précolombienne. Je veux délivrer ce message simple à tous : « ne croyez pas que la vie est morose, renouez les liens sociaux et battez-vous  pour voir renaître cette effervescence de la nature ». Il y a cette notion de dépassement de soi qui m’amène à cette réflexion  «  si je m’en sors de ce mur, alors la vie peut être super belle »  Que ce soit les Aztèques, les Mayas, tous accordaient une part très importante à la nature, citons par exemple les hauts dirigeants qui se promenaient constamment avec un bouquet de fleurs parfumé, et ce même lors de sacrifices.  Avant de partir, j’avais déjà commencé à utiliser toutes ces influences dans mon travail artistique mural à Lyon, et lorsque les passants observaient mon travail chacun avait sa manière d’interpréter ; certains y voyaient de la culture hindoue, d’autre indonésienne, ou encore précolombienne, mais quoiqu’il en soit même si ils n’arrivaient pas à poser des mots sur le visuel, ils se délectaient tous de cette fraîcheur d’exotisme coloré.


– Quels sont tes projets ?

J’ai récemment exposé à la coopérative du Zèbre (Lyon 4) des toiles et croquis de voyages inspirés des mythes de la création et réalisés lors de mes pérégrinations péruviennes. Cette rétrospective reflète l’ordre dans le chao, le beau dans le sauvage et est liée à leur façade que j’ai moi-même décoré quelques années auparavant, ainsi qu’à l’expo de 2012 « ne travaillez jamais », une satire du système capitaliste. J’ai été vraiment fier de pouvoir exposer ces représentations faites au nom des derniers gardiens de la planète, et de pouvoir véhiculer leur richesse culturelle.

Je fais partie de l’atelier « Au 46 » à Croix Rousse dans lequel plusieurs artistes sont réunis pour  développer un socle de création artistique libre sur place ainsi que la publication d’un journal, et la volonté de réaliser divers documentaires. J’aimerais également me remettre à la science-fiction, un excellent moyen de s’infiltrer dans le mainstream ; à ce sujet je recommande la  BD adaptée du fabuleux roman d’Alain Damasio «la horde du contrevent ».

Je repars au Pérou l’année prochaine, en tant qu’animateur technique sur la réalisation d’un documentaire péruvien qui s’appelle  Karuara, le peuple de la rivière en collaboration avec une réalisatrice péruvienne canadienne. A travers la création artistique, le documentaire relate une vision globale de l’univers en retraçant l’histoire des mythes de la création indigène jusqu’aux problématiques actuelles en passant par le rapport à la nature, la pêche, la dualité air / eau, la naissance de l’être humain au sein du fleuve. Cette prise de conscience explosive a pour vocation de pointer du doigt la résistance pacifique du peuple péruvien, notamment contre l’alliance du gouvernement péruvien avec la Chine qui veut transformer l’amazone en voie fluviale pour le transport des denrées… ce qui aura pour conséquence la destruction de tribus et de tout un éco système.

 

 

Si, au détour d’un mur végétal, vous le croisez cet indien dans la ville, osez faire un pas en avant, je vous promets que vous ne serez pas déçu du voyage. Laissez-vous surprendre par son univers onirique et chatoyant, laissez-vous kidnapper par une culture exotique puissante et surprenante, et tentez de fouler les sols de votre propre imagination. L’art fédère, ne l’oubliez pas.

 

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Gribouillant à mes heures perdues à Lyon, originaire d'Ardèche, mais citoyenne du monde avant tout, j'ai toujours porté en moi de nombreuses aspirations artistiques. Cependant, persuadée de mon incompétence, plus mon imagination me hurlait des mots doux, plus je m'astreignais à mettre mes ardeurs à la porte de moi même. Puis, les rencontres, les voyages, le hasard, la vie m'ont embarquée dans cette valse artistique spontanée et rythmée par le pouvoir de l'écriture , du dessin, de la peinture, de la musique...depuis je ne cesse de m'abandonner dans un monde onirique, sibyllin, végétal et poétique à travers le textile, la poterie, le bois ou le papier... Membre de l'association LibArty, et artiste peintre animatrice chez Happy Paint, mes deux leitmotivs qui sont " l'art et les rencontres" sont conduits par mon fidèle destrier l'impératif "ose ! " "Rencontrons-nous, osons, créons"

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